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L a Voie Sans Tête est un modèle contemporain d’inspiration scientifique de la place de l’humanité dans l’univers, ainsi qu’une « voie » de libération transculturelle dépouillée de toute mythologie. Elle démontre que toutes choses, y compris nous?mêmes, sont constituées d’enveloppes illusoires entourant une « réalité centrale » tel un mandala ou une structure en oignon. Elle prétend que cette « réalité centrale » (qui est sans limite) a habituellement été repoussée hors des limites de la conscience, mais demeure accessible à l’observation directe de soi-même. Elle offre une série d’« expériences » ou exercice de prise de conscience dans le but de réaliser qui nous sommes vraiment. Cette vision constitue une méditation continue en même temps qu’une thérapie qui peut être pratiquée n’importe où.
La Voie Sans Tête prend ses racines immédiates dans le travail
de Douglas Harding, un philosophe anglais qui naquit au début du vingtième
siècle. Le travail de Douglas Harding, s’enracine dans la tradition
scientifique occidentale. La science moderne, conçue à la Renaissance
par des personnes telle Galilée, était une réaction contre
la logique spéculative des savants du Moyen Âge et leur croyance
en une « vérité révélée ». La
science s’appuya plutôt sur l’évidence fournie par
les sens dans sa recherche de vérité. Douglas Harding utilisa
la même méthode en se l’appliquant à lui-même.
Se posant sans cesse la question « qui suis-je ? » il s’observa
afin d’expérimenter de quoi sa réalité centrale était
faite, plutôt que d’essayer de le déterminer par la pensée.
Au sein de cette
tradition occidentale le travail de Douglas Harding se nourrit de références
multiples. Parmi celles-ci, on peut citer A.N. Whitehead (1926), en particulier
son concept de « l’erreur de la localisation simple » et William
James (1961). Une peinture de Ernst Mach, le philosophe allemand, permit de
préciser la vision qu’Harding avait de qui il était vraiment,
tandis que le travail du philosophe allemand Fechner lui inspirait sa vision
de la terre en tant qu’être vivant. Plus généralement
le travail d’Harding reprend les idées de Darwin, Einstein, Freud
et Jung les entrelaçant en une nouvelle représentation de notre
place dans l’univers.
Voir qui nous sommes nous relie aussi à une tradition d’investigation
et de connaissance plus ancienne et plus vaste – celle des mystiques de
tous horizons. A leur manière, les saints et les prophètes ont
plongé au centre d’eux-mêmes et trouvé qui ils étaient
vraiment. Au sein de la tradition chrétienne le grand théologien
médiéval Maître Eckhart parlait de son identité avec
Dieu ainsi que le faisait Catherine de Sienne, Saint Jean de la Croix, Ruybroek
et beaucoup d’autres dont le moindre n’était pas le Christ
lui-même. Sur les pas du Bouddha, les grands maîtres du Zen en Chine
et au Japon ont vu, à travers leur propre nature, quel était le
vide qui était leur visage originel. Lao Tseu et Tchouan Tseu, les pères
du Taoïsme, ont chanté les louanges de la source sans nom. Dans
l’hindouisme les Upanishads, Ramana Maharshi, Ma Anandamayi, Nisargadatta
Maharaj et d’autres ont parlé du Soi résidant en chaque
être, tandis que dans l’Islam on trouve Rumi, le grand poète
et prophète Persan, Kabir et beaucoup d’autres. Les poètes
occidentaux, Traherne, Blake, Emily Dickinson et Riki ont traité, à
leur manière, de leur véritable identité. Voir qui vous
êtes vous relie à cette tradition ancienne, la perpétrant
et la développant sous une forme contemporaine et transculturelle.
Douglas Harding est né dans le Suffolk en 1909 dans une secte chrétienne
fondamentaliste, mais il quitta celle-ci à l’âge de vingt
et un ans afin de découvrir la vie par lui-même (ainsi que pour
devenir architecte). La curiosité et l’ambition d’écrire
sur des sujets philosophiques, l’amena, dans les années trente
à formuler un modèle du soi selon une structure en oignon –
plusieurs couches enveloppant une réalité centrale et mystérieuse.
Pour lui, la question cruciale devint : « qu’est-ce qui se trouve
au centre de toutes les enveloppes ? Qui suis-je vraiment ? » Sa «
compréhension » de la nature de son propre centre lui advint en
Inde durant la deuxième Guerre Mondiale, lui inspirant son livre, La
Hiérarchie du Ciel et de la Terre, une œuvre majeure de la philosophie
occidentale préfacée par C.S.Lewis et publiée pour la première
fois en 1952.
Par la suite Harding écrivit d’autres livres et développa dans les années soixante et soixante-dix, des exercices de prise de conscience destinés à « expérimenter sa vraie nature ». Suivirent des cassettes audio et vidéo, une trousse d’outils, un modèle en trois dimensions du « Tunivers », un magazine, une rencontre annuelle internationale. A l’âge de 85 ans Harding continue à animer des ateliers dans le monde entier . Il a influencé des milliers de personnes, et nombreuses sont celles qui, désormais, utilisent les expériences et développent leur propre travail.
Les rapports avec les autres thérapies.
La Voie Sans Tête s’est développée à partir
de l’investigation de Douglas Harding quant à la nature de sa propre
identité. Les techniques utilisées ont été conçues
afin de guider les gens dans cette même direction ; elles ont évolué
en un moyen de tester l’hypothèse qu’au centre de nous-mêmes
nous ne sommes pas ce que nous semblons être au yeux d’autrui. Cette
approche se rattache théoriquement à la « nouvelle physique
» de Fritjof Capra (1975) et de David Bohm (1980).
D’autre part elle s’apparente au système philosophique et à la pratique bouddhiste qui se développe à partir de la vision qu’en deçà de toutes nos idées, sentiments et actions il n’y a rien qui puisse s’apparenter à un « soi » – rien qui ne soit solide et durable. Toutefois, la Voie Sans Tête prétend que notre véritable identité nous est accessible ici et maintenant, et ce pour tout le monde, et diffère en cela d’approches qui considèrent l’« illumination » comme accessible à une seule minorité et rarement dans cette vie-ci.
La perspective
de la Voie Sans Tête possède des liens avec de nombreuses idées
actuelles. Notamment avec le concept jungien de strates collectives de l’esprit,
et du besoin d’intégrer le Soi à notre vie quotidienne ;
elle en a aussi avec un aspect de la Théorie des Systèmes qui
explique que l’on ne peut aborder l’étude de nos vies en
excluant notre environnement ; liens, également avec l’unité
du corps et de l’esprit que Reich a exploré ; le sentiment de plénitude
que certaines philosophie « New âge » ont exposées
(Louise Hay (1991) par exemple ; la prise de conscience en Analyse Transactionnelle
du jeu de cache-cache inconscient (Harding considère le Jeu du Visage
comme le jeu de base).
Des liens pratiques ont déjà été établis
avec la Thérapie par la Danse et le t’ai chi de par le sentiment
d’immobilité au cœur du mouvement ; avec la thérapie
par la voix par la conscience de la source silencieuse du son ; également
avec la thérapie par l’art créatif qui crée à
partir de « rien » ; avec la méditation qui nous permet de
lâcher notre sens de l’identité, etc... En règle générale
la Voie Sans Tête diffère des thérapies qui considèrent
le Soi comme une chose figée (manipulable) plutôt que comme un
processus. Plus particulièrement, elle décrit, au centre de nos
vies, la présence d’une conscience totale et sans limite.
La
cause de la souffrance.
L’identification à notre personne humaine à l’exclusion
de notre Soi véritable constitue la racine de nos souffrances. Ce processus
d’identification fait toutefois partie du processus de maturation. Dans
les premiers mois de notre vie nous étions grand ouverts au monde et
à notre vraie nature. Mais nous avons progressivement nommé et
divisé notre totalité d’origine, prenant certaines parties
et les appelant « moi », appelant les autres « non-moi »
(bien que la frontière entre les deux soit toujours fluctuante).
Ce n’est pas que l’identification constitue une erreur. En un sens elle est nécessaire et créatrice. Mais mésestimer notre vraie nature revient à laisser un vide au cœur même de nos vies. En profondeur nous sentons que quelque chose ne va pas. Il y a comme un manque dans nos vies – avec en plus, au bout du compte, la mort. Que signifie tout ceci ?
Je pense que c’est Jung qui a dit qu’après la première moitié de notre vie notre principal besoin est d’ordre spirituel. Nous savons qui nous sommes en tant qu’individus mais ce n’est pas suffisant. Nous commençons à chercher quelque chose de plus grand, de plus profond. Nous pouvons ne pas en avoir clairement conscience. Il se peut que nous buvions, ou prenions des pilules pour combler cet effrayant vide intérieur. Il se peut que nous travaillions obsessionnellement afin de convaincre les autres et en fin de compte, nous-mêmes, que nous existons et avons quelque valeur. Mais ce comportement ne fait que trahir notre insécurité. La perte de notre vraie nature nous conduit dans de nombreuses directions.
Qui
suis-je ?
La manière dont nous vivons est étroitement liée à
la manière dont nous nous considérons. L’absence de tête
nous permet d’évaluer à l’aide d’un nouvel éclairage
la question de notre identité.
La
distance détermine ce que nous sommes et qui nous sommes.
Notre apparence dépend de la distance de l’observateur. A quelques
mètres nous avons une apparence humaine mais si nous nous rapprochons
nous devenons des cellules, des molécules, des atomes, des électrons,
des particules, etc. jusqu’à n’être pratiquement plus
rien. De plus loin, notre apparence humaine est absorbée par le paysage,
la planète, l’univers.
La structure en oignon du moi (corps et esprit).
La structure globale de tous ces revêtements illusoires est un système
de couches superposées semblable à un oignon qui entourent un
centre indétectable. Ces couches sont organisées hiérarchiquement
en fonction de leur distance au centre. (Ces revêtements illusoires sont
en fait constitués de ce qu’autrui pense que nous sommes –
ils existent à l’extérieur de nous dans la perception de
l’observateur et nous sont renvoyés.) L’investigation scientifique
étudie la nature de ces enveloppes. La biologie, par exemple, étudie
l’enveloppe cellulaire proche, l’archéologie, l’enveloppe
des débuts historiques de l’espèce humaine, l’astronomie
celle de l’anatomie et des comportements de la planète, du système
stellaire et galactique. En fait les nombreuses enveloppes illusoires du corps,
(cellulaire, individuelle, collective, planétaire, universelle, etc.)
correspondent aux divers niveaux de l’esprit. Nous nous considérons
habituellement comme des êtres humains individualisés. Toutefois,
nous pensons, sentons et agissons parfois pour notre famille, notre pays, notre
religion ou notre race et allons même jusqu’à nous identifier
avec la planète entière. A d’autres moments nous semblons
être réduits aux dimensions d’un mal de dents. Lorsque nous
sommes dans un état expansif nous embrasserions toute chose et dans l’état
opposé nous souhaiterions arrêter le monde pour en descendre.
Le
corps sans tête et le centre.
Que sommes-nous ou qui sommes-nous au centre de toutes ces enveloppes ? Puisque
vous êtes le seul à occuper votre centre vous êtes la seule
autorité pour le décrire. Que voyez?vous de vous-même à
« distance zéro » ? Je vais parler de mon propre cas. Regardant
vers le bas je vois mon propre corps, mes jambes, mes bras et mon torse, mais
pas de tête ! Au-dessus de mes épaules je vois deux formes nuageuses
que j’appelle mon nez et des sensations de chatouillements, des douleurs,
de chaleur et rien d’autre. Rien qu’un espace vide, sans limite,
conscient. Regardant à partir de cet espace vide je découvre qu’il
est occupé par mon corps sans tête, cette page, d’autres
personnes, des maisons, des nuages, les étoiles dans le ciel et, de surcroît,
mes pensées et sensations au sujet de toutes ces choses. Mon monde, des
galaxies lointaines jusqu’à ce nuage que j’appelle mon nez,
n’a personne en son centre. Pas même un « esprit ».
Rien ne me contient, je suis un espace, vaste.
L’identité
de la 1ère personne et l’identité de la 3ème personne.
Ces termes recouvrent deux aspects différents mais complémentaires
de l’identité : ce que ou qui nous sommes pour les autres, perçu
à distance, et qui constitue la troisième personne et ce que ou
qui nous sommes pour nous-mêmes à « distance zéro
» et qui constitue l’identité de la première personne.
La différence entre ces deux aspects est absolue (par conséquent
ils se complètent à la perfection, comme une main et un gant).
La troisième personne est périphérique, une manifestation
régionale, là où la première personne est centrale
et la source de cette manifestation. La troisième personne est humaine,
complète, avec une tête comme tout le monde, alors que la première
personne est sans tête et constitue le cœur spirituel de notre humanité.
La troisième personne est une simple chose dans le monde, séparée
des autres choses, alors que la première personne est « espace
» pour le monde, un rien, plein de tout ce qui est. La troisième
personne est mortelle, la première personne non-née est immortelle.
Face à une
absence de visage : la vision des relations humaines à la première
personne.
Pour autrui je suis face à face avec les gens et séparés
d’eux. C’est la vision à la troisième personne. A
la première personne, toutefois, je ne suis face à face avec personne.
Si je vous regarde, c’est votre visage que j’ai dans mon champ de
vision et pas le mien – et vous voyez le mien. Je suis vous. Je suis espace
d’accueil pour vous. C’est ce que nous appelons échanger
les visages. Il faut du temps pour que cette vision nous pénètre
profondément et affecte nos vies – interpersonnellement, internationalement,
écologiquement – mais à chaque fois que nous contemplons
notre absence de tête nous en approfondissons l’expérience.
Les trois
étapes du développement individuel.
1- Enfants, nous sommes sans visage. Nous n’avons pas encore compris,
ni même vu ce que, ou qui nous semblons être – le petit enfant
que les autres voient. Notre corps/esprit est vaste. Nous sommes le centre infini
de toute chose – sans connaître aucune autre façon d’être.
2- En tant qu’adulte nous déprécions notre condition originelle d’être sans tête, déplaçant notre conscience presque complètement vers notre identité à la troisième personne. Nous nous identifions à notre visage, notre corps, nos sentiments, notre esprit, nos noms, famille, pays et tout ce que nous associons à nous-mêmes. En fait nous réprimons notre première personne. La plupart des adultes atteignent et, jusqu’à présent, demeurent à ce stade.
3- Le prophète représente la possibilité de la troisième étape. Ici nous sommes à la fois conscientes de la projection de notre propre image dans le monde et du centre de l’être d’où cette image provient. Il s’agit là de la combinaison consciente de la première et de la troisième personne – la reconnaissance d’un paradoxe vivant. Ayant une tête je suis quelqu’un aux yeux du monde. Pour ma part, étant sans tête, je suis espace pour le monde.
Les trois étapes dans l’évolution de l’humanité.
L’évolution de l’humanité en tant qu’espèce
correspond globalement aux étapes de développement individuel.
La première amorce d’une conscience personnalisée dans l’humanité
naissante correspond à l’étape de l’enfant sans visage.
Nous nous identifiions alors avec la tribu et la nature. Nous ne nous concevions
pas alors comme particulièrement séparés des autres et
du monde. La conscience était partagée avec chaque rivière,
chaque arbre, chaque montagne, chaque animal, chaque étoile. L’univers
était vivant.
Dans la deuxième étape de la conscience de soi nous nous considérons
comme une espèce distincte et séparée des autres espèces.
Nous sommes des étincelles éparses de conscience dans un univers
en grande partie vide. Une telle vision est à la racine des guerres et
de l’exploitation qui menace aujourd’hui la vie sur cette planète.
Cette étape correspond à la deuxième phase du développement
humain.
Peut-être sommes-nous actuellement en train d’évoluer de
cette étape vers la suivante. Les grands instructeurs spirituels de l’humanité
– des hommes et des femmes qui se sont éveillés à
leur vraie nature – ont proclamé par le passé l’existence
de cette nouvelle conscience. En un sens ils constituaient les premières
mutations dans la conscience, franchissant le fossé de l’identification
à seulement un niveau – le niveau de l’humain – à
l’identification au centre qui embrasse tous les niveaux (en incluant
l’humain). La conscience n’est plus dès lors imaginée
comme étant confinée au sein de l’enveloppe humaine, à
l’intérieur de nos têtes et cerveaux, mais appréhendée
comme appartenant à l’ensemble de l’univers. De sérieux
indices existent indiquant qu’un nombre sans cesse croissant de gens sur
la planète entrent maintenant dans cette troisième étape.
Les
buts thérapeutiques.
Voir qui l’on est vraiment vise à établir d’une façon
stable la conscience à la première personne. Toutefois ce but
a une nature double. D’une part, bien qu’il soit le centre de toutes
nos identités, de toutes les enveloppes du corps et de l’esprit,
lorsqu’il est atteint il s’avère ne pas être un but
du tout. En lui-même le centre, ou ce que vous êtes vraiment, n’a
pas de substance. Il n’a rien en lui-même et il n’y a rien
à atteindre.
D’autre part il est bien question d’un périple du centre
à la périphérie puis, à nouveau vers le centre.
Il s’agit d’un processus de maturation, une expérience du
changement et de la transformation. Nous pouvons maintenant aborder plus en
détail ce processus d’oubli puis de redécouverte de qui
nous sommes et ensuite l’intégrer dans nos vies quotidiennes.
Devenir une personne.
La conception et la vie intra-utérine témoignent d’un monde
individuel en formation, mais même après la naissance, durant les
premiers mois et les premières semaines nous demeurons, pour nous-mêmes,
indéfinis. Nous sommes rien et tout en même temps, une conscience
sans centre, sans limite, « autour » de laquelle tout tourne. Sans
visage et vaste nous sommes « espace » pour le monde. Grandir constitue
pour le périple visant à devenir quelque chose, à devenir
une personne : périphérique, mortelle, solitaire. Nous nous déplaçons
de notre état originel d’unité vers un état de séparativité.
Reconnaître
la véritable personnalité réprimée.
Dans notre vie d’adulte nous avons appris à réprimer notre
vide, notre vraie nature – le « visage originel que nous avions
avant que nos parents ne naissent » comme l’exprime le Zen. Peut-être
nous sentons-nous inconsciemment menacés par celui-ci. Lors d’une
vision de leur propre vide les gens parlent parfois de devenir invisible ou
de disparaître. Cela peut sembler étrange et même effrayant.
La confrontation avec cette « ombre », cette partie séparée
et réprimée de nous-mêmes constitue l’intérêt
même de l’acte de voir. Il s’agit d’une expansion de
la zone d’attention pour inclure notre Soi originel et l’intégrer
dans notre compréhension individuelle des choses. A l’instar du
fils prodigue qui de retour à la maison de son père, l’endroit
qu’il n’a jamais en fait vraiment quitté, est perçu
avec un regard neuf après son périple.
Intégrer
le vrai Soi.
Cette transformation au niveau de la conscience se réalise simplement
en portant notre attention sur l’absence en nous d’une première
personne Ce n’est pas « quelque chose » de plus qui est amené
à la conscience, la perception d’un élément nouveau
ou ancien, mais un lâcher prise de toutes les idées au sujet de
ce que l’on est. C’est une croissance par absence de croissance,
une reddition au sans forme, un anéantissement qui, simultanément,
est une renaissance. L’intégration de cette « prise de conscience
» dans notre vie est un processus sans fin qui se déroule jour
après jour, année après année. Tout d’abord,
nous avons souvent l’impression que cette vision nous vient comme des
flashes. Peu à peu, toutefois elle devient plus stable, parfois au premier
plan de la conscience, parfois à l’arrière plan. Ce processus
de stabilisation est peut-être ce que D.T. Suzuki (1970) appelait dans
ses écrits sur le Zen « la longue maturation de la matrice sacrée
». L’oiseau qui vole jusqu’à son Dieu se trouve confronté
à un périple long et ardu. Et pourtant le paradoxe est qu’en
regardant tout simplement Dieu, l’oiseau se trouve instantanément
chez lui, car le visage qu’il contemple est le sien.
Voici quelques-uns uns des changements spécifiques que nous pouvons atteindre,
lors du cheminement vers ce lieu que nous n’avons en réalité
jamais quitté, vers ce qu’en réalité nous sommes
vraiment.
Des
changements spécifiques.
Les personnes qui décrivent leur absence de tête parlent parfois
d’un voile qui leur aurait été retiré d’entre
eux et le monde. Ils sont « hors-jeu » et le monde se révèle
dans toute sa beauté physique. Le corps lui aussi apparaît sous
un regard neuf. Les sensations, désormais ressenties dans un espace conscient
sans corps, sont libérées de leur prison imaginaire. Un sentiment
d’expansion, de communion avec le monde, les créatures et les choses
prend place comme si nous les empreignions. Les sons sont plus distincts, les
couleurs plus claires, la vision unidirectionnelle est remplacée par
une conscience plus panoramique. Un nouveau sens de l’espace ainsi qu’un
sentiment de clarté apparaît. Une femme s’est exclamée
dans un atelier qu’elle se sentait comme un phare. Herrigel (1960), décrivant
l’expérience du satori dans le Zen nous parle du monde comme baigné
dans la lumière du vide. Le monde vu du vide est différent du
monde que l’on voit selon la perspective de la personne limitée.
Il est expérimenté sans la moindre distance, comme étant
nous-même. Il est réel et non plus pensé (ou imaginé).
Cette expérience s’accompagne d’un sentiment nouveau de paix
et de liberté d’esprit, d’un lacher-prise de l’identification
aux sentiments, images et pensées qui s’écoulent à
travers notre être. On perçoit une stabilité sous-jacente
au climat émotionnel changeant. L’esprit se sent vaste, se ressent
comme étant un aspect du monde autant qu’un aspect de la personne.
C’est comme si les portails donnant accès à la source sautaient
de leurs gonds et révélaient entièrement l’esprit
– ou le non-esprit – se tenant à l’arrière plan
de l’univers et qui pense et agit à travers nos personnes.
On découvre alors à l’intérieur de soi une source
de créativité sans fin, un sentiment intime de richesse infinie.
De plus on découvre peu à peu un sentiment de confiance en soi
qui ne repose pas sur des accomplissements humains mais sur la conscience de
qui l’on est vraiment. Qu’est-ce qui pourrait, en définitive,
inspirer une plus grande confiance et un plus grand sens de la valeur de la
vie humaine, que de reconnaître notre identité comme étant
la source de toute chose ? Comme le dit Bouddha, « Moi seul suis l’Honorable
au-dessus et au?dessous des cieux ». Il parlait de sa vraie identité
et non pas de l’identité humaine.
Abandonner l’idée de croissance.
Un tel changement et une telle transformation, ne sont toutefois pas vécu
au même degré par tout le monde. Parfois il semble que tout disparaisse
et que nous nous retrouvions les mains vides. Mais rien ne s’est vraiment
mal passé lorsque ceci se produit. Une telle absence de résultat
fait aussi partie du processus de transformation et prépare le terrain
pour une nouvelle croissance. Ce que l’on ne peut jamais perdre, qui est
toujours à disposition et fiable, c’est cette conscience qui sous-tend
toute expérience particulière après que celle-ci se soit
produite et soit terminée. On peut lui faire confiance pour se manifester
à tout moment.
Animer
des ateliers.
D’un certain point de vue la personne qui anime les ateliers est un guide.
Il ou elle est un familier des techniques et « expériences »
et les utilise dans les ateliers pour guider l’attention des gens vers
leur vraie nature. En même temps, le guide présente une nouvelle
perspective impliquant des idées neuves. Souvent la voie sans tête
suscite des questions auxquelles on doit répondre.
L’un des meilleurs moyens pour répondre à ces questions
est de mettre en pratique les exercices. En d’autres termes, il s’agit
de se référer à l’expérience propre de la
personne. Le guide stimule la conscience et la compréhension en favorisant
la réponse individuelle des participants plutôt que de les nourrir
de réponses toutes prêtes.
De plus, le guide donne une forme à la voie sans tête. Ce qui ne
veut pas dire que l’on suit n’importe quel modèle préconçu
de comportement. Il s’agit simplement de pratiquer la voie sans tête
pour soi-même. Ceci est absolument essentiel pour l’animateur, quelque
rôle qu’il puisse jouer par ailleurs. Un tel exemple est contagieux,
il se transmet à autrui. Lorsque l’accompagnateur est sans tête
il encourage les autres à l’être également.
De temps à
autre une personne dans un atelier se sentira effrayée par la voie sans
tête. Cette personne aura tendance à perdre de vue qui elle est
vraiment et à s’identifier aux pensées et images qu’elle
entretient à ce sujet. Le rôle de l’animateur est d’être
présent auprès de cette personne, et, selon le temps disponible,
de lui permettre d’exprimer ces sentiments. En même temps il est
vital que les accompagnateurs ne perdent pas de vue leur propre absence de tête.
Ils offrent ainsi au « client » un pont les ramenant au calme de
leur vraie nature, et à la conscience que leur être véritable
est plus vaste que ces émotions particulières.
En fait, être sans tête, revient à être conscient que
l’on ne joue aucun rôle d’aucune sorte pour personne. On n’assume
et n’abandonne un rôle que lorsque l’on est impliqué
dans une relation à une personne. Etre conscient de cela aide les guides
et, en fait, tout un chacun, à répondre en étant au minimum
sur la défensive quant aux rôles que les autres cherchent à
leur faire jouer.
En deçà de ces rôles changeants, l’essence de la relation est l’égalité, puisque l’absence de tête exalte ce « lieu » où nous sommes tous identiques. De ce point de vue le « donneur » et le « receveur » sont les mêmes et partagent ensembles une expérience et un apprentissage.
Les
expériences.
Les expériences sont les méthodes-clés utilisées
dans les ateliers. Il s’agit de séries d’exercices de vigilance
qui focalisent l’attention sur l’identité à la première
personne, rendant évidente la différence entre celle-ci et l’identité
à la troisième personne.
En principe une seule expérience suffit aux gens pour voir qui ils sont
vraiment, et ils disent souvent avoir compris ce dont il s’agissait dès
le premier essai. Toutefois, expérimenter plusieurs d’entre elles
ouvre différentes perspectives. La compréhension en est clarifiée
et approfondie et ainsi peut s’avérer profondément touchante.
Il existe plusieurs dizaines d’expériences. Certaines peuvent être
réalisées par un seul individu, d’autres nécessitent
deux personnes, certaines nécessitent un groupe plus important.
L’exercice
« Monter du Doigt » peut être effectué seul. Il implique
de regarder d’abord les choses que vous pouvez voir, puis de vous regarder
vous-même, vous l’observateur ! Le but étant de vous voir
tel que vous apparaissez à la première personne. Le meilleur moyen
de comprendre est de faire l’exercice. Pointer votre doigt en direction
de quelque chose qui se trouve devant vous. (Pointer sert à focaliser
l’attention, particulièrement dans la dernière partie de
l’exercice). Mettons que vous pointez une chaise, observez sa couleur,
sa taille, son opacité, sa distance. Pointez en direction d’une
de vos chaussures. Remarquez sa forme, la qualité du matériau,
son état. En vous rapprochant, pointez vers votre torse. Soyez attentif
à ce que vous semblez être sous cet angle et à cette distance.
Finalement, pointez en direction de ce que les autres voient comme étant
votre tête, le lieu à partir duquel vous regardez et observez ce
que vous voyez vraiment – pas ce que vous vous attendez à voir.
Pouvez?vous voir, de ce lieu d’où vous regardez, quelque forme
ou couleur ? Des yeux, des joues, une bouche ? Un visage ? Si vous réalisez
cette expérience à côté de quelqu’un regardez
la différence entre cette personne qui pointe son doigt en direction
de sa tête et vous-même pointant votre doigt vers votre absence
de tête. Telle est la différence entre la troisième et la
première personne.
« Qu’en est-il du miroir ? Je peux y voir mon visage » Cette
question inévitablement se pose. On y répond par l’expérience
de « la Carte » ou plus simplement en regardant dans un miroir et
en constatant où se trouve votre visage. Est-il sur nos épaules
ou dans le miroir ? Pour que ce visage là (dans le miroir) se trouve
ici (sur vos épaules), vous devriez imaginer son déplacement du
miroir à vos épaules, le retourner, puis l’agrandir ! Rapprochez
votre miroir de votre visage et voyez comme l’image se brouille puis disparaît
au moment du contact. Votre visage réside en fait dans le miroir et là
où les autres peuvent le percevoir, et non pas sur vos épaules.
Cette expérience tend à illustrer le fait que vous n’êtes
pas, au centre de vous-même, ce que ou qui, vous semblez être à
distance.
L’expérience « Face à l’Absence de Visage »
permet d’explorer la qualité de nos relations et de notre identité
face à d’autres personnes. Elle requiert deux participants. Asseyez-vous
face à quelqu’un et observez si vous êtes tous deux face
à face ou s’il n’y a pas plutôt une absence de visage
qui contemple un visage. La mise en scène n’est-elle pas asymétrique,
face à un espace, face à un vide ? Cet exercice peut durer de
quelques minutes à dix minutes ou plus. Parfois les gens se sentent conscients
d’eux-mêmes au départ, et parfois même un peu tendus,
mais s’ils restent conscients d’être un espace, ou un «
contenant » pour l’autre personne (et pour leurs propres sentiments)
alors ils tendent à dépasser ces émotions pour évoluer
vers un état d’esprit plus calme. Dans un même temps, se
sentant dépouillés d’eux-mêmes, ils deviennent bien
plus conscients de l’autre personne. Il n’est pas rare qu’un
participant décrive le visage et la personne même de son protagoniste
comme étant le sien propre. Ils parlent parfois « d’être
l’autre personne » et d’établir un sentiment de communion
profond et immédiat avec celle-ci. Cette perspective de visage à
absence de visage peut se développer dans n’importe quel type de
relation à une autre personne.
D’autres
perspectives peuvent être explorées avec des groupes plus importants.
L’expérience dite « l’Inclassifiable » nous permet
d’aborder le processus d’identification à nos apparences
en nous plaçant au milieu de plusieurs groupes de personnes. Il s’agit
de placer des étiquettes colorées et autocollantes sur le front
de chacun, sans que l’on puisse connaître notre couleur, et à
demander ensuite à tout le monde de rejoindre le coin de pièce
à la couleur correspondante. Comment pouvez-vous savoir vers quel coin
vous diriger ? (Vous n’êtes pas autorisé à parler,
toucher ou ôter votre autocollant, ou à vous regarder dans un miroir).
« Le Cercle Sans Tête » explore le paradoxe qui consiste à
être un avec un groupe de personnes tout en restant distinct. Cinq à
dix personnes se tiennent debout en formant un cercle et regardent vers le bas.
Chacune des personnes peut observer comment son corps disparaît au-dessus
du niveau de leurs épaules dans un espace de conscience qui est leur
vraie nature. Vous pouvez ensuite constater comment le corps de chacun des participants
disparaît également du champ de vision pour rejoindre ce même
espace. Lorsque nous regardons vers le bas nous sommes tous distincts et séparés,
mais, « là-haut » au sommet du cercle nous nous unissons
en une seule conscience.
L ’exercice de l’« Oeil Fermé » étudie
ce que et qui nous sommes sans la vision. Les yeux clos vous écoutez
des questions et êtes guidés à travers divers aspects de
l’expérience. Par exemple, en se fiant à la seule évidence
présente, combien mesurez-vous ? Quels sont vos limites, et quelle forme
avez-vous ? Quel âge avez-vous ? – tout ceci sans utiliser la mémoire.
Ecoutez un bruit lointain, un son plus proche, puis le plus proche possible
? Qu’est-ce qui est plus proche que ce dernier ? Le silence ? Observez
vos pensées et sentiments. Sont?ils plus à l’intérieur
de vous que les sons ? Apparaissent-ils et disparaissent-ils dans un «
esprit » ? Ou n’y a t-il pas plutôt une absence de contenant
? Ne sont-ils pas sans limites, s’écoulant à travers l’espace
infini de la conscience ? Que et qui êtes-vous sans vos corps, esprit,
nom, famille, travail, opinions, etc. ? On n’attend pas de réponses
verbales durant le déroulement de l’expérience. Vous effectuez
simplement l’expérience pour vous?même. Par la suite, bien
entendu, vous aurez tout le temps nécessaire pour parler de votre expérience
et écouter ce que les autres ont découvert.
Les pièges.
Voici quelques pièges dans lesquels on peut tomber en pratiquant l’exercice
de la vision de notre vraie nature.
Voir est
trop facile.
Voir qui vous êtes revient à voir l’évidence, à
voir votre propre absence de visage. La difficulté rencontrée
ici est que ceci est trop évident pour certaines personnes. Elles entrevoient
leur absence de visage mais l’écartent comme s’il s’agissait
d’un tour de passe-passe, d’une illusion d’optique. Je me
rappelle d’un homme qui, à la fin d’un atelier, expliquait
que tout ceci était trop simple pour lui. Il voulait quelque chose de
plus complexe, de plus « psychologique », de plus cathartique –
ce que peut être la voie sans tête, bien entendu. Mais son essence
n’est pas complexe. Comme le sage Lao Tseu l’écrit, «
Le Sage ne voit et n’entend jamais rien de plus que ce qu’un enfant
voit et entend ».
Penser
plutôt que voir.
Même après des années de pratique, certaines personnes s’aperçoivent
qu’elles ne faisaient en fait que penser plutôt que voir qui elles
étaient, or, un gouffre sépare les deux. Plutôt que de simplement
voir une absence, une idée subtile d’être « vide »,
d’être le Soi, d’être sans tête, fait son chemin
dans la conscience. Il s’agit tout autant d’une erreur d’identification,
que de penser que l’on est n’importe quoi d’autre. Lorsque
j’identifie le Soi avec quelque qualité que ce soit, je le dénature
et me sépare du monde, même s’il s’agit de qualités
telles la franchise ou la vacuité (comme le dit Lao Tseu, le «
chemin » qui peut être expliqué n’est pas le véritable
« chemin »). Il ne s’agit pas d’autre chose que de la
défense schizoïde de soi. Le vide est clair comme du verre mais
l’idée d’être identique à du verre peut être
mal interprétée et nous faire élever une barrière
imaginaire qui nous coupe d’autrui. Pour remédier à cela
il suffit de revenir à la vision plutôt que de vouloir réfléchir
à l’expérience elle?même. Il s’agit d’expérimenter
qu’il n’y a pas à ce niveau, la pensée de votre véritable
identité.
Il y a de cela quelques années, un ami me présenta à un maître Zen coréen dont l’enseignement était d’être conscient et d’être persuadé qu’il n’y avait rien à connaître, ou que nous ne connaissions rien. Mon ami expliqua au maître Zen que je connaissais ce qu’il entendait par « ne pas savoir » la réponse du maître fut, « ne dites pas que vous savez qu’il n’y a rien à savoir. Moi-même je ne sais pas qu’il n’y a rien à savoir ! ».
Distinguer
entre voir et ressentir.
Il arrive souvent que les gens se sentent plus ouverts lorsqu’ils voient
qui ils sont. Il peut alors se produire des changements radicaux dans leur vie.
Il peut toutefois arriver que ces changements et jusqu’à un certain
point de vieilles émotions redressent leur tête. Il semble parfois
que les choses empirent plutôt qu’elles ne s’améliorent.
Le danger est alors de penser avoir perdu la vision de ce que l’on est,
ou que l’on pense ne pas voir correctement. On peut, par conséquent,
abandonner l’acte de voir et se tourner vers quelque chose d’autre
qui promette des émotions positives. Le fait est que la vision demeure
inchangée. Elle est l’espace dans lequel les émotions vont
et viennent et elle n’est pas identique ni ne dépend du fait de
se sentir bien. Elle est tout autant accessible dans des moments de dépression
ou d’exaltation.