Site
français de la Vision Sans Tête |
| Accueil > |
Articles de Douglas Harding Je suis là avec mes quatre-vingts ans entourés
de gens intelligents et attentionnés qui me disent (et en beaucoup moins
de mots) que "j'ai fait mon temps", et que c'est plus une question
de mois que d'années avant que je ne meure et disparaisse à jamais.
D'autres tout aussi intelligents et attentionnés affirment (avec toute
la persuasion et la conviction dont ils disposent) qu'il s'agit là d'un
mensonge, que je n'ai rien à voir avec le temps, que je suis la vie,
une vie abondante et sans fin.
Quelle situation déconcertante! Je pourrai même la trouver drôle
( comme si on m'affirmait simultanément que j'ai gagné et perdu
le gros lot, que je suis le maître du monde et son cireur de bottes, ou
encore Mathusalem et un puceron), oui, c'est drôle, mais le sujet de la
plaisanterie... c'est moi ! La différence entre un moi - vivant et un
moi - mort est beaucoup plus grave que la différence entre un moi - homme
et un moi - puceron. Cette différence -son importance, son urgence: ma
vie est-elle transitoire ou permanente ?- m'a occupé toute mon existence
et ces dernières années je lui ai consacré toute l'attention
dont je suis capable.
Mon propos dans cet article est de partager avec vous quelques - unes de mes
découvertes.
En guise d'introduction, citons quelques-uns de ceux qui affirment que je ne
peux pas mourir.
"Vous vous êtes insérés dans l'espace d'une vie et
dans le volume d'un corps et vous avez ainsi créé les innombrables
conflits de la vie et de la mort.
Découvrez être hors de ce corps de naissance - et - mort, et tous
vos problèmes seront résolus. Ils existent parce que vous croyez
être nés pour mourir. Perdez cette illusion et soyez libre. Vous
n'êtes pas une personne."
Nisargadatta Maharaj
"Dieu a crée les sens tournés vers le dehors, et ainsi l'homme
regarde à l'extérieur et non en lui. Une âme audacieuse,
désirant l'immortalité, regardant continuellement vers elle-même
découvre sa vérité.
Celui qui voit ce qui est sans odeur, sans son, sans saveur, intangible, sans
forme, impérissable, surnaturelle, incorruptible, sans commencement,
sans fin, immuable Réalité, jaillit libre de la bouche de la mort."
Katha Upanishad
"A cause de l'idée, "je-suis-mon-corps", la mort est redoutée
comme étant la perte de Soi-même. La naissance et la mort ne relèvent
que du corps, mais elles ont été surimposées sur le Soi."
Ramana Maharshi
Ma vie doit donc passer en jugement. Ce qui suit est le résumé
du déroulement des débats au cours desquels je suis à la
fois le Juge, les Jurés et aussi l'Accusé. Le Procureur déclare
que je suis mortel et, en fait, déjà condamné à
mort par une Cour Supérieure. L'Avocat le conteste énergiquement.
Si, en tant que Juge, je ne suis pas impartial, si par toutes sortes de considérations
ou d'intérêts - terrestres ou célestes - je favorise l'une
des parties, si j'écarte de nouvelles preuves ou témoignages,
je suis malhonnête et indigne. Injustice sera faite, me sera faite à
moi.
Alors, venons en aux preuves. Le Procureur prend la parole.
"Mes preuves ne sont pas bien difficiles à trouver, dit-il. Je suis
en train de mourir là devant vous et hélas ...trop vite! Regardez
ces rides toujours plus profondes et plus nombreuses, ces poches s'agrandissant
sous mes yeux et sous mon menton, ces dents trop nacrées et trop régulières,
ces cheveux blancs tombant comme de la neige sur l'hiver de ma vie, me laissant
plus chauve chaque jour, le crâne constellé de taches de vieillesse
(Comme si les taches de rousseur quittaient les joues de l'enfant pour le crâne
du vieillard et le dos de ses mains, où chaque jour elles deviennent
plus larges et plus sombres. Progresseront-elles encore lorsque ces mains, bientôt,
se crisperont dans la mort ?) De quelle autre preuve de cette approche inexorable
de la mort ai-je besoin, si ce n'est la multiplication de ces signes ? Si je
suis trop lâche pour prendre ces signes en considération et si
je continue d'espérer contre toute évidence que mon histoire finira
bien, comme dans un roman à l'eau de rose, alors j'aurai perdu en même
temps que mes cheveux, mes dents et le reste, mes dernières traces de
dignité pour devenir ce personnage pathétique niant toute évidence."
L'Avocat accepte tous ces arguments et même les confirme. Il faut être
lucide devant le constat de cette sénescence, et accepter son terme inéluctable.
Lucide et surtout honnête sur ce qu'est cette évidence, mais surtout
où elle se trouve, où nous sont donnés ces signes de l'âge
et de la mort. Le quoi sans le où n'est qu'une demi-vérité
: ce n'est pas simplement mentir, c'est le mensonge. J'insiste, c'est une imposture.
Ces signes sont là, devant, à un mètre ou un mètre
cinquante de moi, ici. En fait, exactement à la même distance de
moi que ces gens - ces gens qui montrent des signes de vieillesse et de mort
très semblables aux miens. C'est là que je trouve les mortels
et la mort, et à l'évidence c'est là qu'est leur place
: là où le on-ne-peut-plus-mortel Douglas Harding est domicilié,
avec ceux de son espèce loin là-bas. Je vois cela d'une vision
mille fois plus convaincante que ne pourrait l'être une pensée
ou un sentiment.
Et je vois que Douglas ne peut venir jusqu'ici, ni en totalité ni en
partie. Lorsque j'approche un miroir, lentement jusqu'à mes yeux - ici
- je le perds de vue. Je l'observe, avec les signes de l'âge, du déclin,
etc., progressivement en train de se désagréger et se dissoudre.
Bien avant qu'il ne puisse me toucher, il a disparu. Il en est de même
de ses mains tachées par la vieillesse : je découvre que leur
place est là dehors, et qu'elles ne résistent pas à un
examen minutieux Ici, je me sens autant protégé de ces substances
mortelles que si j'en étais à des années-lumière.
Je comprends Saint Paul qui s'est exclamé dans une sorte d'extase : "Mort,
où est ton aiguillon ? Tombeau où est ta victoire ?" Je mets
la mort à la porte, je reconduis hors d'ici ce périssable Douglas
Harding, et d'ici je vois chacune de ses particules et chaque indice de sa mortalité
disparaître. La mort ne peut jamais m'atteindre, sous quelque forme que
ce soit. Par nature, je suis pour toujours hors d'atteinte de cet ennemi.
Quelle triste plaisanterie. On souffre devant tant d'efforts inutiles, tant
d'aveuglement face à l'évidence, lorsqu'on nous voit fouiller
fiévreusement dans les livres, courir derrière les maîtres
et brûler nos dernières réserves d'énergie à
chercher, chercher désespérément comment échapper
à la mort... Alors qu'il suffit d'observer qu'elle s'échappe d'elle-même,
qu'elle jaillit de cette base de lancement qu'est l'immuable JE SUIS! Si seulement,
au lieu d'utiliser notre miroir comme source d'occultation - de - soi, nous
croyant être ce qu'il représente, nous l'utilisions comme source
de révélation - de - Soi, et le laissions mettre la mort usurpatrice
à sa place, instantanément! Le mécanisme qui a, si fermement
implanté en nous, à la fois, la condition humaine et la mort,
est toujours à notre disposition pour les en déloger instantanément
et pour toujours !
A ce moment, l'Accusation intervient pour m'incriminer d'une triple confusion
de langage - emploi d'arguments spécieux, division de l'indivisible et
dérobade face à ma responsabilité. Elle soutient que, dans
la vie ordinaire, jamais je ne me laverai aussi facilement les mains de D. E.
Harding, en distinguant et séparant artificiellement moi-même "en
tant que 1ère personne ici" de moi-même "en tant que
3ème personne là-bas". Non, dans la vie ordinaire je réponds
sans hésiter à son nom, et, réunissant sa 1ère et
sa 3ème personne, je prends la pleine responsabilité de ses actes.
Ainsi quand il marche, mange et dors, je marche, mange et dors, et quand il
vieillit, tombe malade et meurt, je le fais aussi. Où est la différence
? En résumé, affirme le Procureur, si j'utilisais les mots dans
le but d'informer et non pour tromper les autres et me tromper moi-même,
si je faisais face à mes responsabilités au lieu de les fuir,
je serais forcé d'admettre que précisément je fais partie
des choses périssables.
La défense contredit cela catégoriquement : dès que je
ne permets plus au langage de me tromper. Je découvre que précisément
je ne suis pas cette chose périssable, loin de là. En fait, l'Accusation
fournit à la Défense tous les exemples dont elle a besoin. Quand
je m'extirpe de ce coma induit par le langage et vois ce que je vois, je ne
peux trouver aucune ressemblance entre ce que fait cette 1ère Personne
du Singulier et ce que font ces 3ème personnes (y compris Douglas Harding),
entre "je marche " et "il marche", entre "je mange"
et "il mange", ou "je dors et "il dort. Pour ce qui est
de "je meurs" et "il meurt", leur différence est
que le second est certain alors que le premier est impossible - pour ne pas
dire dénué de sens.
Voici une confirmation de tout ceci. Là-bas, une personne lit au travers
de deux orifices placés dans une tête opaque et compliquée.
Mais considérons, ici, ce qui lit actuellement cette feuille imprimée,
ce qui dit "je lis" a-t-il en cet instant deux yeux, une tête,
un âge, un aspect ? Il y a vision, compréhension et le lieu de
cette compréhension n'est qu'un vaste espace, simple, clair et transparent,
où réside ce qui voit et non ce qu'on nous dit de voir. Quand
je mange, même chose. Pour lui, troisième personne, la nourriture
est introduite dans cette tête sans être savourée, mais quand
je mange, elle est introduite dans cette non - tête et j'en déguste
la saveur. Et quand il dort, c'est un organisme endormi; mais quand je dors,
je ne suis rien de semblable.
Il est incroyable de remarquer à quel point nous traversons presque tous
la vie sans nous apercevoir du déroulement simultané de deux sortes
de vies, deux manières de manger à table, deux manières
de lire, se promener, se comporter. Incroyable de vivre sans nous apercevoir
de la puissance du conditionnement du langage qui engourdit, trompe, aveugle
et arrive à nous persuader puisque nous disons : je mange, tu manges,
il mange : il doit forcément s'en suivre que l'expérience de manger
- consistance, goût, apparence - doit être la même. Est-il
donc surprenant que nos vies se fissurent et s'écroulent alors qu'elles
sont construites sur des bases aussi peu substantielles, aussi inexistantes.
Dans la vie quotidienne, les conséquences pratiques de cet auto - conditionnement
- par - le - langage sont suffisamment préjudiciables. Mais quand on
en arrive au face à face avec la fin de la vie, les conséquences
sont désastreuses. Refuser de faire la distinction entre qui meurt dans
"il meurt" et qui meurt dans "je meurs" est une tentative
de suicide.
Vous souhaitez connaître cette précise et vitale distinction?
Quand il meurt, que se passe-t-il? Sa respiration devient irrégulière
et bruyante, puis soudainement cesse ; son corps devient froid et raide et ...
ne tardera pas à sentir. Et quand je meurs ? Eh bien je n'ai pas à
attendre plus longtemps pour le voir. Ici même, je tourne la flèche
de mon attention de 180°, plongeant une fois de plus dans ce je d'où
je regarde au-dehors et je vois - d'un regard qui ne pourrait être plus
clair et plus net - que me voilà réduit à absolument Rien.
Rien que Présence à ce Rien."

Le Procureur alors intervient bruyamment : "mais ce n'est
pas mourir! Il manque l'aiguillon, la terreur, le désespoir face à
la réalité du fait, et c'est bien autre chose qu'une simple méditation
sur la mort...!"
- Au contraire, lui répond l'Avocat, c'est beaucoup plus minutieux et
plus profond que la mort telle qu'elle est généralement considérée.
Cette mort publique beaucoup - moins - réelle, laisse une abondance de
substances corporelles, chimiques et physiques, et probablement aussi de matières
plus subtiles. Par contre, cette mort intime, tout - à - fait - réelle,
qui ne laisse Rien sur place, efface instantanément tout en moi, ce que
je peux constater dès maintenant, sur place, avec précision et
à volonté, en retournant simplement mon regard vers moi-même.
C'est la mort - avant - qu'on - meurt, la pratique cachée de la mort
de ce côté-ci de la mort officielle et proclamée, c'est
MOURIR POUR VIVRE ou LA MORT DE LA MORT, thème utilisé par tant
de sages et particulièrement Ramana Maharshi, qui vécut la disparition
de la mort en "mourant" à l'âge de seize ans.
Le Procureur intervient à nouveau : " ce que vous dîtes est
absurde, cela va contre le sens commun. J'admets que je vis en ce moment, je
dois donc bien admettre de mourir un jour. De toutes nos certitudes, la mort
des vivants est la plus indiscutable !"
La réplique de l'Avocat ne se fait pas attendre : " Justement, je
n'admets pas plus être vivant aujourd'hui que mourir un jour. Dire que
je vais mourir c'est me flatter!. Ici, je vois qu'il n'y a Rien, aucun corps
ou soutien de la vie, rien pour vivre, pas la moindre trace de forme, la plus
primitive soit - elle, animée ou inanimée. Pour être vide,
ce Vide que je suis doit être vide de tout, et certainement vide de tout
ce qui pourrait vivre. Mon éternelle sauvegarde contre la mort est que
je n'ai rien ici à même de mourir, car ici même, se trouve
ce qui est infiniment supérieur à la vie et à la mort,
c'est-à-dire leur Source commune, Origine de tout et néanmoins,
vierge de tout - comme l'immobilité avant le départ de la course,
la sécheresse avant le jaillissement de la source, et l'axe immuable
de la roue.
Et quiconque ne me croit pas est invité à venir voir, chaleureusement
convié à parcourir tout ce chemin jusqu'à moi - équipé
de tous les moyens optiques et électroniques qu'il ou elle peut rassembler
- ici même, pour découvrir que bien avant son arrivée, toute
trace de ce qu'il ou elle voulait inspecter a disparu.
Mon visiteur est mon bourreau. Et cela s'accorde fort bien avec le sens commun
invoqué par l'Accusation ! Je n'ai qu'à baisser les yeux dès
maintenant, pour voir que je suis décapité, étêté.
Je vois mes mains, mes bras, ma poitrine, une zone floue et puis... plus rien
! je suis totalement décolleté, pour ainsi dire. Et quel mode
d'exécution plus sommaire y a-t-il que celui-ci ? Et quelle meilleure
garantie contre la mort future ? "
Mais le Procureur n'a pas dit son dernier mot. "Cet habile plaidoyer, dit-il,
pourrait intellectuellement me persuader, mais en aucun cas me convaincre en
profondeur. Connaître la forme exacte de ce remède contre la mort,
voir à quoi il ressemble, apprendre son efficacité est sans intérêt
tant que je ne l'ai pas absorbé, tant que je ne l'ai pas en moi, tant
que je n'éprouve pas ses effets. Superficiellement, je peux être
persuadé que je suis immortel, mais profondément je suis sûr
que non. Personne ne l'est."
L'Avocat répète que le Procureur n'est pas simplement dans l'erreur,
il raisonne à l'envers et en outre il continue de fournir à la
Défense de précieux arguments. C'est un fait étrange et
hautement significatif que, bien qu'en théorie je sache qu'à quatre-vingts
ans il ne me reste que très peu de temps à vivre, en pratique,
je sens que j'ai autant de temps devant moi qu'avant, que j'ai toute la durée
du monde, que je suis, en essence éternel et indestructible. Intérieurement,
je ne me sens actuellement pas plus âgé qu'avant, pas même
d'une journée. Eh non... il ne s'agit pas de la conclusion d'un esprit
sénile, mais d'une recherche impartiale et honnête à un
niveau un peu en-dessous de l'état de conscience ordinaire. Ces fortes
convictions sur l'immortalité s'appliquent seulement à ce qui
est, ici, à cette 1ère Personne du Singulier, indicatif présent,
et non à toutes ces 3èmes personnes, là-bas. Ainsi, je
me découvre moi-même, regardant le cercle de mes compagnons (généralement
beaucoup plus jeunes que celui que je vois dans mon miroir), observant les nouveaux
symptômes de l'âge, et parfois je sens le doigt glacial de la mort
s'approcher près de l'un ou de l'autre. Mais jamais de celui-ci que je
situe dans une catégorie à part. Et je parcours scrutant les colonnes
de la rubrique nécrologique des journaux, avec ce même curieux
détachement, car je ne m'y envisage pas moi, jamais! En bref, je conclus
que toutes ces 3ème personnes souffrent de cette condition mortelle dont
seule la 1ère Personne est exempte.
Et j'ai évidemment raison. Moi seul - Réalité et non apparence
- moi seul, suis au delà de la mort. Bien sûr puisque je, seul,
SUIS.
Ainsi, voici tracées les grandes lignes de mon procès,
les arguments pour et les arguments contre ma mortalité. Il ne me reste
qu'à prendre congé de mon lecteur.
Si vous avez lu cet article au premier degré, ou en le considérant
comme seulement relatif à mon expérience, relatif au problème
de la mortalité ou de l'immortalité de Douglas Harding et non
à la vôtre, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à
cultiver votre jardin. Il ne sert à rien, à vous ou à quiconque,
de jouer au Juge de mon procès et d'en prononcer le verdict. Cet article
s'adresse à vous - vous en tant que 1ère Personne du Singulier
indicatif présent : il ne s'adresse pas à moi qui suis, pour vous
, une 3ème personne condamnée à mort sans recours. Mais
après tout, peut-être êtes-vous déjà arrivé
à la même conclusion avant d'avoir lu cet article !
Sinon, veuillez le lire dans l'optique où il doit être lu, comme
un résumé de votre procès. Un résumé purement
expérimental, parce qu'il n'y a rien à croire. Expérimentez
tout par vous-même.
Je ne peux pas le répéter trop fort ni trop souvent : vous êtes la Seule Autorité. Vous seul pouvez décider si vous êtes ou non l'UNIQUE IMPERISSABLE.
Traduit de l'anglais par notre ami Paul Vervisch.