L'expérience du doigt qui pointe

par José Le Roy

Pointez l’index de la main droite vers le plafond. Ce que désigne le doigt dans l’instant présent, a une forme, une taille, des couleurs ; c’est un élément du monde, avec un âge : il est apparu un jour et disparaîtra un jour.


Pointez maintenant vers le sol. Ce que vous voyez a encore une forme une couleur ou des couleurs, une taille ; vous désignez un objet du monde (un tapis, un plancher…) semblable à des millions d’objets de cette sorte.


Pointez maintenant le doigt vers votre pied. Le schéma est encore identique ; vous pointez encore vers un objet du monde, avec une taille, une forme, une couleur. Cet objet a aussi un âge : il est apparu un jour et devra disparaître un jour.

 


Pointez maintenant votre doigt vers votre cuisse : même schéma encore : taille, forme, couleur.
Pointez le vers votre poitrine maintenant ; encore une fois, vous désignez un objet du monde, semblable à tous les objets que vous avez vus jusqu’à présent.


Maintenant, attention, avec la plus grande attention, pointez l'index de votre main droite dans votre direction, vers celui qui lit ces pages en ce moment, c'est-à-dire vers ce qui se trouve au-dessus de vos épaules, exactement comme le montre la photographie ci-dessous:

– Que voyez-vous dans la direction du doigt dans l'instant présent ? (Sans doute une pensée va-t-elle apparaître et vous allez répondre "Moi" ou bien "ma tête". L'exercice interroge ces prétendues évidences. Vérifions ces hypothèses. Rappelons qu'une tête n’est autre chose qu’une petite boule de chair colorée et chevelue.)
Tout en maintenant le doigt dans la même direction, c'est-à-dire en le pointant au-dessus des épaules, répondez aux questions suivantes:
– Dans cette direction, voyez-vous une couleur ? Est-ce rose, rouge, noir, vert ?
– Dans cette direction voyez-vous une forme ? Est-ce rond, carré ?
– Est-ce limité comme une chose ? Est-ce fermé sur soi-même comme une boule?
– Regardez avec la plus grande attention possible. Dans la direction de ce doigt, n'est-ce pas au contraire totalement vide, sans contenu et sans forme ?
– La vérité ne consiste-telle pas à dire que dans la direction de ce doigt, en ce moment, vous ne voyez rien sinon un immense Espace sans limite ?
– Là où vous pensiez trouver une tête au-dessus de vos épaules, que vous révèle l'expérience ? N'y-a-t-il pas dans cette direction absolument RIEN ?
– Qui êtes-vous alors ? Dans la direction de ce doigt vous avez jusqu'à présent imaginé un individu, une tête avec un nom et un âge , un moi solide comme une chose. Or, regardez, voyez-vous encore quelque chose ? Mais où cela ?
– L'évidence de l'instant présent ne vous oblige-t-elle pas à reconnaître qu'il n'y a rien au-dessus des épaules, sinon un Espace vide et conscient de lui comme Espace vide ?
– Vous vous pensiez dans une tête mais dans l'instant où est passée la tête et où est son occupant ?

Ce doigt, comme une flèche cherche, à percer l'illusion d'être un individu, une chose dans le monde, car, ce qu'il révèle avec une évidence indubitable, c'est qu'au-dessus de vos épaules il n'y a rien, sauf un Vide Eveillé infini, c'est-à-dire sans limites, vaste comme l'espace. Il est impossible de ne pas reconnaître le Vide car il se donne à voir sans aucun obstacle dans la pure lumière de son évidence. La connaissance de soi est la connaissance que le Soi n'est pas un individu dans le monde, mais l'Espace qui accueille le monde. "Vous n'êtes pas dans le monde, dit Douglas Harding, mais c'est le monde qui est en vous."